PRUNE À CUEILLIR
Bon
Voilà.
Je suis là.
Le ventre vide.
Le ventre vidé.
Le trésor qui était dedans est sorti.
Il est vivant. Il vit.
Je le regarde vivre et je l'aime.
Mais parlons tout de suite de l'essentiel.
Ce pourquoi je vous ai fais venir.
Ce pourquoi vous m'écoutez.
Parlons de la vie et de son commencement.
La naissance pour l'enfant.
L'accouchement de la femme.
J'ai fait beaucoup de choses en 25 ans, un quart de siècle.
Beaucoup de choses, comme tout le monde,
Intéressantes ou pas,
Riches ou pas,
Vivantes ou pas,
Rigolotes pu pas, monotones ou pas.
J'ai eu des hauts et des bas, comme tout le monde
Et comme personne.
Je n'ai pas le temps, pas la place de tout raconter ici,
Je suis trop bavarde, je ne saurais pas faire le tri.
Alors, je..., voilà, je commence, vite fait, avec la rencontre de Pépito.
Je vous dispense de ce qui s'est passé avant !
Pépito, petit homme brun et moustachu,
Sympa, marrant, chouette,
Qui m'a plu et que j'ai aimé tout de suite et de plus en plus.
Puis nous avons vécu de plus en plus proche, puis ensemble.
Puis j'ai, puis il, puis on a décidé de faire un enfant,
De faire un bébé.
De faire ce qu'il y a de plus simple et de plus dur à faire,
D'ouvrir mon ventre à la croissance de la vie que nous y mettrons.
Alors pour cela, il fallait arrêter d'avaler ma petite pilulette du soir ;
Ma pleine lune miniature, mon omelette hormonale quotidienne.
Gloup, ce cachet qu'on avale sans eau en faisant une brève grimace ;
Ce petit rond que je décollais de sa grotte de plastique tous les soirs,
Chez moi, au bistrot, dans un train, au ciné ou chez des copains.
D'autres la prennent toujours quand elles sont au même endroit
Pense-bête, droit à la différence, moi ça dépendait.
Quelquefois même, je fonçais sur mon sac à main plein de désordre le matin ou même le lendemain soir !
Quel rêve désir incontrôlé d'enfant m'avait fait oublié la veille de te prendre, petite salope !
Gloup, ce cachet que j'ai mis au fond de mon gosier 3 semaines sur 4 pendant presque 6 ans !
365 x 6, ça fait 2190 jours !
Pendant 2190 jours d'affilée, petite bulle, je t'ai bue, je t'ai digérée, tu étais entrée dans ma vie...
Et cela a été difficile de t'en bannir, de t'en faire sortir...
On a bien mis deux mois toutes les deux à décider qu'on se séparait...pour un moment seulement...peut-être.
J'écris ça, alors que je t'ai donné rendez-vous, petite plaquette de billes, pour le mois prochain, ou le suivant,
On verra, après le fameux « retour de couches » qui tarde, ô angoisse, qui tarde sans doute car je viens de sevrer ma fillette de 5 mois et demie, qui tarde et que j'attends en lorgnant le calendrier.
Donc, après avoir bien décidé,
Bien réfléchi,
Bien décidé,
Bien réfléchi,
La tête en face du miroir de ma vie,
Le c½ur en face du miroir des désirs,
Les bras tendus en face du tiroir de mes rêves,
Oh ! Chouette désir de toi, l'enfant !
Petite fille, préférerais, je crois
Enfant-fille ou enfant-garçon,
Enfant de toutes façons,
Enfant-fille préfèrerais, j'avoue.
Donc, pour que rêve, pour que désir soit réalité,
J'ai consommé jusqu'à la dernière rondelette pilulette,
Mais ne suis pas retournée chez la gynécolette
Renouveler l'ordonnancette.
Les choses étaient plus claires,
Un pas en avant, une page de tournée.
Nous voilà embarqués vers la grande aventure
Qui n'en paraît pas ou plus une , tellement, tellement, tellement, tellement, tellement, tellement
Les gens la vivent, la vivent ou la revivent
Ou la dévivent ou la dérivent ;
Vie-bobinette qui s'enroule autour de ma mémoire,
Ma vie, la vie de celui-celle que j'aimerai,
La vie que je vais donner je la veux,
Je l'aveux que je te veux,
La veux pas veule
JE LA VEUX.
Donc, c'est une aventure,
Accrochez vos ceintures
Attention on démarre
Tous en voiture
Vive la vie
Que la vie soit !
Ne veux pas veule mon enfant
Le veux vivant, libre et vibrant !
Envole-toi !
Mais tout ça c'est bien beau
Mon baratin, mon blablabla,
Encore une fois je m'égare,
Moi qui m'étais fixée des bornes à ce récit : un début, un développement, une fin,
Quelle échéance !
J'avais simplement oublié que le désir et la vie ne sont pas rationnels du tout,
Et que donc rationnellement ne peux vous les raconter...
Mais quand même, pour toi qui m'écoutes,
Vais tenter d'assagir ma parole,
D'ordonner ma mémoire,
D'écouter ton écoute, ô oreille,
ô mémoire qui s'accroche à la mienne pour un bout de chemin,
Pour t'intéresser, te captiver –j'ai peut-être les yeux un peu plus grands que le ventre !-
Pour te captiver par le cheminement de la vie qui chemina en moi et jusqu'à son issue.
Donc, c'est facile à dire, accrochez vos ceintures,
Mais c'est pas évident du tout...
Je te quitte, pilule, pilulette du soir,
Un mois sans toi...
...je te cherche machinalement le soir dans mes affaires
...ah ! Mais oui, que je suis con !
Je te cherche encore le mois d'après
...oh, c'est vrai, bordel, j'avais oublié !
Je fouille, je cherche, j'oublie qu'il faut que je t'oublie,
C'est que 2000 soirées avec toi...
Tu as été ma plus longue liaison, ma plus longue « relation » comme ils disent
Sais-tu, pilulouchette ?
Et en même temps que toi, je quitte la compagne cylindrique de mes phalangettes,
La blonde filtre vaporeuse, la cigarette au bout des doigts,
Je la quitte allègrement, celle-là, je la quitte sans y penser.
La cigarette n'est souvent qui agrément-ornement qui comble un manque, un vide,
Un vide de quelque chose de bien bien bien plus important que son ventre de nicotine.
Mais c'est pas tout ça, mais toi mon ventre à moi, qu'attends-tu pour tintinnabuler,
Pour égrainer un à un –ne me fais pas le coup des jumeaux, hein !-
Un à un tes ovules, tes sanguines soucoupes nageantes,
Ponds-les, mon vieux, ponds-les !
J'attends, j'attends, j'attends, et j'attendis, et j'attendis, mon thermomètre à l'affût,
Ma courbe de température en bandoulière
Que mes deux ovaires...que je n'avais pas pris la peine de faire réviser, dégnâssent ovuler.
Et j'attendis, j'attendis, j'attendis.
L'automne, j'attends, l'hiver, j'attends, le printemps et l'été, j'attends, j'attends, et j'attendis
...et là, veuillez constatez Mesdames et Messieurs, que
comme ce con de papa Freud nous en a tellement rabattu les oreilles,
L'inconscient est un sacré emmerdeur.
Le mien, en l'occurrence, dressa un sens interdit à mes désirs.
Un agent de police, surgi je ne sais d'où, se mit à régler la circulation de mon vagin
Et à détourner par une déviation subite, les spermatozoïdes pourtant si sympathiques,
De la direction qu'ils avaient choisie...
Et donc, dans un quartier utérin on ne peut plus motivé et déterminé à la procréation,
Un système routier absurde empêcha les promoteurs chromosomiques de se rencontrer,
Malgré le bon fonctionnement de leur véhicule...
L'ovule, boudeur, se terra dans son ovaire familial, et ne voulut rien entendre pour en sortir...
On eut beau le supplier à coup de tisane de sauge, de potage de fenouil,
Ou de je ne sais quel breuvage à propriété ovulatoire...il ne voulait rien entendre...
Heureusement, je dis bien heureusement,
Un accident sur l'autoroute émotionnelle la plus fréquentée de mon organisme
Mobilisa tous les agents de circulation des différentes parties de ma petite personne :
La perte de ma chatte de gouttière adorée, Gavroche, pour tout vous dire,
A laquelle j'étais énormément attachée. Cette perte d'une si grande amie chatte occasionna un grand chambardement dans mon humble personne.
Il y eut des embouteillages de larmes sous mes paupières,
Des carambolages de cafards dans mes oreilles,
Et les idées noires cheminaient sombres dans ma tête, pare-chocs contre pare-chocs.
Le fameux agent de police de mon quartier utérin
Fut alors immédiatement muté par son patron de l'équipe d'urgence de Ministère de l'Inconscience, pour remettre de l'ordre dans mes idées.
La voie étant ainsi dégagée, l'ovule put alors sortir son nez de l'ovaire et aller prendre l'air.
De leur côté, les spermatozoïdes purent enfin aller à sa rencontre,
Et ainsi, oreille qui m'écoute,
Ainsi eut enfin lieu chez moi ce phénomène qui existe depuis la nuit des temps,
Mais qui reste unique et neuf pour moi :
« La procréation »,
La fête des ventres,
L'orgie de l'ovule et du spermato,
Le suprême mélange, l'ultime métamorphose,
La valse à 10.000 temps,
Ta ta ta ta ta, ta ta, ta ta, ta ta ta ta ta, ta ta, ta ta , ... (Strauss).
Et puis je ne vais pas vous faire un cours d'éducation sexuelle ;
Vous avez tous lu l'encyclopudique de la sexualité de chez Nathan en 6 volumes
Pour les baiseurs de 7 à 77 ans.
Vous connaissez les histoires de pistils et d'étamines,
De chromosomes et de spermatozoïdes, de choux, d'autruches,
Et de cigognes qui n'apportent pas les bébés ;
Par contre, ce que l'encyclopudique ne vous a peut-être pas dit,
C'est qu'un ventre qui se transforme, une peau qui se tend,
Un nombril qui jaillit comme un bouchon de champagne un jour de fête
C'est chouette
C'est super chouette
C'est super super chouette !
Parallèlement à cette révolution sous-dermique, ce tour du monde en 270 jours,
Parallèlement,
Il y a les cours d'accouchement sans douleur qui se rapprochent,
Qui se resserrent comme les mailles d'un filet
Dans le grand océan de la souffrance des femmes.
Et l'on vous dit :
Inscrivez-vous au cours,
Suivez-les régulièrement,
Soyez-y ponctuellement,
Le bon déroulement
De votre accouchement
En dépend, hi han, hi han, hi han,
En dépend de ce cours, ce cours, issue de secours
Pour les angoisses de la future parturiente primipare.
Une parturiente est une femme en train d'accoucher.
Si vous voulez plus de détails, voici la définition de l'action d'accoucher dans le Petit Littré :
Accoucher : « à » et « coucher », se conjugue avec « être » et avoir » suivant le sens.
- Mettre au monde. Fig : Accoucher d'un objet, d'une idée.
Ex : « Il savait faire accoucher heureusement ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux », Desfontaines.
- S'expliquer, ex : « Parlez, accouchez, enfin ! »
- « Va », aider une femme à accoucher.
Et moi, vous savez ce qui me met en colère ?
C'est que depuis des siècles et des siècles, pour ne pas dire des millénaires,
Les femmes, ces pauv' bêtes à deux pattes et à mamelles,
Ces femelles pondeuses, elles accouchent, elles accouchent,
Chaque seconde il y a plusieurs enfants qui naissent dans le monde,
Malgré leur bonne blague de dénatalité,
De démographie en baisse, en baisse, en baisse, en baise,
Les femmes, elles accouchent comme des bêtes
Comme toute bonne femelle mammifère se doit dans un monde d'hommes.
Elles crient, elles hurlent, elles poussent, elles vivent, elles agissent leur accouchement.
Et bien malgré tout ça,
Malgré toute cette lutte pour l'enfant qui veut naître, la vie qui veut jaillir,
Cette lutte du corps de la femme qui s'ouvre le plus grand qu'il peut,
Qui s'ouvre souvent jusqu'à la déchirure,
Qui, il y a un demi-siècle, s'ouvrait à en mourir,
Et ben, malgré tout ça, malgré toute cette énergie des femmes,
Dans leur dico de merde à la con,
Quels sont les trois uniques exemples qu'ils nous proposent pour expliquer ce qu'est « accoucher » ?
Trois accouchements d'hommes, de mâles.
L'accouchement, Messieurs les hommes, c'est des MAUX, pas des MÂLES, entendez-vous !
J'en ai rien à foutre, moâ, que Monsieur Desfontaines –dont j'ai jamais entendu causer- accouche heureusement ses auditeurs.
Qu'il laisse accoucher les femmes.
Et elles, pardi, ce n'est malheureusement pas « heureusement » qu'elles accouchent,
Qu'il vienne donc les aider à pousser, ce Desfontaines de mon cul !
C'est quoi le deuxième exemple du dico pour accoucher ?
- « Parlez, accouchez », l'accouchement de celui qui s'explique enfin.
Vous croyez pas que c'est un peu tarabiscoté d'expliquer comme ça le verbe « accoucher », par des exemples imagés, figurés, littéraires,
Alors qu'accoucher c'est aussi clair que 1 + 1 = 2
C'est FAIRE SORTIR UN ENFANT DE SON VENTRE. C'est ça le vrai sens !
Mais là, bien sûr, on ne pourrait pas mettre l'exemple d'un mec accouchant...
Puis, qu'on se marre encore un peu : Voyons le troisième exemple d'accouchement du Littré
« Va » : aider une femme à accoucher. Qui c'est qui accouche dans ce cas-là ?
La femme qui pousse de tous ses muscles, de toutes ses forces, de ton ventre, de tout son désir ? Eh bien non ! Vous l'avez dans le baba !
C'est le docteur qui accouche, le monsieur avec la blouse blanche
Et les lunettes,
Et les chaussures noires,
Et le stétoscope,
Et le sourire glacé et mielleux à la fois,
Et l'encouragement démago-pédagogique.
Ainsi, dans leur dico pourri, on vole même aux femmes la primeur de la seule action
qui leur est reconnue dans cette société patriarcale : FAIRE DES ENFANTS,
Etant entendu toutefois qu'elles ne font pas des enfants, mais qu'elles se les font faire,
Comme elles se sont fait faire l'amour,
Comme elles se sont fait engrosser,
Comme elles se sont fait draguer.
Eh bien, voilà, Messieurs, Mesdames, vous pensez qu'après toutes ces choses
Que les hommes ont faites pour elles,
Galanterie oblige,
Elles vont enfin FAIRE, elles vont ACCOUCHER...et bien, non, même pas, vous voyez bien !
Qui accouche ?
1° Desfontaines de mes deux.
2° Celui qui accouche sous la torture où je ne sais où,
3° Le médecin accoucheur.
Non ben, voyons !!!
Eh ben moi après tout ça, je me demande qui c'est qui fait les dictionnaires,
Hein, à votre avis ?
Les hommes ou les femmes ? On se demande queq'fois !!!
Je propose un truc !
Que les femmes, elles y jettent un ½il dans leur dico, qu'elles y passent un bon coup de balai,
Qu'on y voit un peu clair, non ?
Bon
Faut pas que je me mette en colère
Sinon je perds le fil de mes idées
Simplement juste un conseil et on passe à autre chose,
Un conseil d'humilité, chers hommes, et on n'en parle plus,
Et je me calme.
Regardez, tous, nous, toute la terre, je sais pas combien on est, trois milliards d'humains ?
Ca fait sans doute plus maintenant, quand j'ai passé mon bac, c'était à peu près 3 milliards,
Je crois,
Non, des milliards, ça ne vous parlera pas, c'est des chiffres, c'est froid, c'est écrit,
Ca parle pas, c'est mort, ça évoque rien, ou alors si faiblement...
Mais plutôt, ce sera plus facile à comprendre, si on se regarde tous ici, aujourd'hui,
Toi là, puis toi ici, puis toi, et toi, et toi, et toi, pour que nous tous, on soit là, ici, tranquilles, maintenant, les doigts de pieds en éventail,
Il y a 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,...femmes qui ont souffert le martyre, la déchirure, pendant des heures, et des heures, et des heures, pendant une douzaine d'heures si vous étiez l'aîné - c'est la moyenne de la douleur pour un premier enfant -, pendant peut-être 6 heures si vous étiez le second ou le suivant.
La prochaine fois que vous serez coincés dans un embouteillage...
Regardez un peu les voitures rouler très lentement,
Regardez-les passer le feu rouge passé au vert,
Et imaginez-vous que pour chaque conducteur de chaque voiture
Une femme a expulsé péniblement,
Pendant des heures et des heures qui lui ont semblé ne jamais finir,
Pendant des heures qui ressemblent à des siècles
Pour faire passer cet enfant hors de leur vagin
Comme ces voitures bloquées sortent peu à peu de l'embouteillage...
Ou franchissent un long tunnel noir.
Si vous regardez un autobus, à l'heure de pointe à Bastille, sous la pluie, bourré, bourré, Bourré de gens,
Et que vous vous dites que tout ce monde était plus coincé dans le vagin maternel
Que dans ce bus, et qu'ils en sont tous sortis, puisqu'ils sont bien là, ce soir, bien vivants,
Alors peut-être commencerez-vous à comprendre,
A prendre en compte, à regarder, à considérer/
Jusqu'au 18ème siècle, sur 100 femmes qui accouchaient, 17 mourraient en couches...
La grand-mère de mon copain, elle a sorti les deux jumeaux de son ventre,
Et puis elle est morte, elle en est morte.
On dit même que « avant », (j'aime bien le « avant »),
Et bien, s'il y avait un risque pour le bébé en train de naître, un risque mortel,
Et ben, couic, on sacrifiait la mère,
On lui ouvrait le ventre, zip,
Sans anesthésie, toc,
Une césarienne sans anesthésie, quoi,
Alors elle mourrait, pauvre bête,
Et hourrah, c'était un garçon, c'était un garçon...
Il ne saurait jamais comment sa mère est morte puisque
C'est un garçon.
Excusez-moi, je ne sais plus où j'en suis,
Je me suis paumée dans le labyrinthe des trompes, des ovaires, et de tout ça,
Et je ne sais plus où j'en suis.
Il faut que je remonte à la surface.
Que je fasse un accouchement par le siège.
Le cul en bas pour avoir bien les pieds par terre,
La tête sur les épaules, et que je me calme.
OUI.
Je parlais de moi, de moi enceinte,
Parturiente primipare.
Parturiente, vous avez compris, je vais pas recommencer !
Primipare, c'est quand c'est votre première grossesse, premier accouchement, premier enfant.
Après, au suivant, vous êtes secondipare, je crois, puis après, je sais plus, j'écoutais plus...
Je veux qu'un seul enfant alors c'est déjà bien d'avoir retenu secondipare, non ?
Bon alors, quand vous êtes une femme enceinte, primipare,
Vous vous pointez comme une fleur, toute fière, au cours d'accouchement sans douleur,
Avec votre ventre en avant,
Votre chouette petit ballon-là, bien fringant
Qui commence à bouger,
A frétiller
A vivre
A se manifester.
Et on vous accueille,
Et on vous sourit,
Asseyez-vous, Madame,
On va vous expliquer votre corps,
On va vous expliquer vos entrailles,
On va vous décortiquer vos angoisses,
On va vous déshabiller vos craintes,
On va vous blanchir vos idées noires,
On va vous apprendre à contrôler votre douleur,
On va vous apprendre à maîtriser votre souffrance.
L'accouchement n'est pas une grimace, voyons,
C'est le sourire de la Vierge Marie à l'Enfant Jésus...
Pour elle, je sais pas comment ça s'est passé...
On parle surtout de Jésus à la sortie avec le b½uf, l'âne et tout le bazar,
Mais le passage du col de l'utérus de la Vierge Maman, on en parle moins, enfin...
Alors,
Au cours d'accouchement sans douleur, on vous explique tout,
Très simplement,
Très clairement,
Très calmement,
C'est si simple :
Vous êtes une nigaude, une bêtasse, de vous affoler comme ça !
On dirait que vous êtes la première créature à qui ça va arriver ! Mais non !
Accoucher, c'est naturel !
De tous temps les femmes ont accouché ! Et elles n'en sont pas mortes !
Si ! Mais j'ose pas le dire à la dame !
C'est vrai que c'est pas un moment, Mesdames, comment dirai-je, très agréable à passer,
Mais enfin, ce n'est qu'un travail de quelques heures, et quelle récompense au bout !
Un petit être vivant !
Le bébé à sa maman !
Alors courage, Mesdames !
Nous allons commencer par le commencement.
Déjà, vous avez fait le premier pas pour réussir votre accouchement sans douleur :
Vous êtes venue à ce cours !
Ce qui prouve que vous êtes une femme moderne, active, libre, volontaire, libérée, disons-le !
Que vous agissez sur votre vie, Alleluya ! Alleluya !
1° Avant de passer à la partie pratique, nous allons connaître notre corps...
Qui ne sera plus gouffre noir et odoriférant, mais un organisme maîtrisé et maîtrisable,
Contrôlé et contrôlable...
(Je vous re-dispense de cette partie de la préparation qui ressemble beaucoup à ce qui est dit Dans l'encyclopudique de la sexualité déjà mentionnée).
2° Pour la partie pratique, on nous explique d'abord
A l'aide de schémas et d'exemples très concrets,
Comme la tête d'une poupée passant dans un bas de nylon extensible,
Pour nous montrer les phases successives de l'accouchement.
(Ah ! C'est beau un vagin souple et léger comme un bas de nylon extensible, on en rêverait !!!)
Puis, après tous ces amuse-gueules, ces apéros euphorisants,
On attaque le gros morceau, le plat de résistance, dont on nous donne la recette.
C'est très simple :
1° Il faut savoir se relaxer.
2° Il faut savoir respirer.
C'est tout ! Voilà, c'est ça l'accouchement sans douleur !
Quand vous sentez une contraction utérine qui approche
Vous relâchez votre corps et vous respirez comme on va vous l'apprendre
Jusqu'à la fin de la contraction,
Voilà.
-...Qu'est-ce qu'une contraction ?
C'est un travail régulier de votre utérus qui dilate peu à peu le col de votre utérus
Pour laisser passer la tête de l'enfant ;
- 10 cm, oui.
- 8 à 9 heures, ça dépend.
- Toutes les 3 minutes, à peu près.
- Qu'est-ce que vous dites ? Quelle sensation ?
C'est difficile de répondre précisément à votre question. Ca varie selon les femmes.
Ca dépend des conditions dans lesquels vous accouchez...
Bien sûr, si vous mettez bien en pratique ce qu'on va vous apprendre ici, vous sentirez...
Comment vous expliquer... une sensation très forte comprimant votre ventre, le durcissant.
- Que dites-vous ? Si c'est douloureux ?
Non, pas exactement, on la sent, bien sûr, on la sent, mais en respirant convenablement
C'est comme si vous aviez des règles douloureuses, vous voyez ce que je veux dire...
C'est pas la mèr(e) à boire, quoi !
Et vous voilà embarquées dans la grande épopée pavlovienne
Voyage que je commençais chez moi au rythme :
Contraction ha ha ha ha ha (le petit chien)
La contraction diminue haaaaaa...
J'étais heureuse, heureuse,
Conditionnée à souhait.
Pendant tous les cours on a fait que me répéter que je suis une parfaite élève parturiente,
Que je vais accoucher les doigts dans le nez,
Que je suis la reine de la décontraction.
Venez voir, Mesdames, comme cette jeune dame se décontracte bien,
Venez la toucher, elle ne mord pas,
Elle est molle, molle, comme de la guimauve, de chewing-gum, tranquille, tranquille, Confiante, abandonnée à son souffle !
Mais elle fait bien sa respiration aussi,
C'est la championne endurancière de la respiration artificielle accélérée.
Oh ! Bravo, bravo, Madame, si vous arrivez toutes à vous entraîner comme elle,
Mesdames, je vous promets à toutes des accouchements MA-GNI-FI-QUES !!!
Mais, bien sûr, ça demande du travail.
Un travail quotidien, même !
Mais qui ne fait rien n'a rien, n'est-ce pas, Mesdames ?
Alors, allons, allongez-vous, et au travail !
Donc, la veille de l'accouchement,
Je participais à un stage du Living Theater à la Fac de Vincennes.
Y'en a qui faisaient de la musique, du tam-tam, des rythmes africains.
Et d'autres qui dansaient ; moi aussi je dansais, c'était chouette, c'était beau ;
Le bébé dansait aussi dans mon ventre sous ma robe kabyle multicolore.
C'était le printemps, le mois de mai en fleurs,
Et mon ventre était lourd et léger à la fois,
Et tout mon double-corps –moi et l'enfant- vivait, vibrait.
Et puis les contractions ont commencé le soir à la maison.
Waaaaaaaa---------------------houaaaaaaaaa--------------------
Waaaaaaaa---------------------houaaaaaaaaa--------------------
Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha
Wouaaaaaaaa------------------------------------
Pendant 2 jours, c'est la musique des tam-tams qui n'arrêtaient pas dans mon ventre.
Ca marchait la respiration.
Ca me faisait du bien.
Mais au bout de deux jours, ça fatiguait...
Quand on a compris que c'était pour bientôt, on s'est préparé à partir à la clinique.
Juste quand j'enfilais doucement mes sandales,
DRIN – DRIN
C'est Zoé qui m'appelle d'Andalousie,
Zoé, la petite bonne femme clown amie, Zoé qui lit dans la main des surprises,
Zoé qui m'appelle complètement fauchée du fond de son Espagne :
« Nic, je sens que tu vas accoucher, juste deux mots pour te dire que tout va bien se passer,
Que je suis avec toi » et elle raccroche.
Comment sait-elle, cette folle de Zoé, qu'on s'apprête à partir à la clinique
Depuis le temps qu'on l'a pas vue ?
En plus, c'est pas prévu pour aujourd'hui mais pour dans 4 jours...
Enfin, ça regonfle un souffle d'Andalousie qui fait « ha ha ha ha ha ha ha Wouaaaaaaaaa » avec vous !
Je descends les 5 étages,
Et pendant que Pépito va chercher une bagnole que nous prête une copine
J'attends dans le caniveau, les deux pieds écartés dans ma robe kabyle
Que je porte sans slip pour l'occasion,
Et tout en souriant aux voisins compatissants penchés à leurs fenêtres :
« Je vous souhaite une petite fille, puisque vous avez dit que vous aimeriez mieux une fille »,
Tout en souriant avec ma fente d'en haut, je pisse, ni vue ni connue, dans le caniveau,
Avec ma fente d'en bas, éclaboussant à peine mes godasses !
Quel pied l'accouchement !
Je suis l'attraction des commères du quartier,
Ca doit leur rappeler leurs beaux jours.
Elles ont l'air surexcitées comme au temps des cerises...
C'est pourtant pas la pleine lune ce soir !
Puis dix minutes de voiture jusqu'à la clinique des Bluets.
Fou rire dans les virages.
Te souviens-tu, Pépito, de ce carrefour de la rue Jean-Pierre Timbaud /avenue Parmentier ?
Le feu rouge interminable et moi imperturbable Ha Ha Ha Ha Ha Ha Ha WOUAAAAAAA !
A la clinique, je pisse dans l'ascenseur qui nous monte au 4° étage, nous deux et bientôt trois.
Petite flaque d'eau mémorable qui a du vite s'évaporer
Vu la température de cette chaude soirée de mai...
Après avoir débité leur mot de passe appris par c½ur,
Qui donne droit à l'entrée en salle de travail :
« Je suis une primipare. Je viens pour accoucher.
J'ai des contractions toutes les 3 minutes depuis 2 heures. »
(Des fois qu'ils penseraient que je me suis trompée d'adresse et que je viens pour acheter des épinards...)
J'entre dans la petite salle blanche et minuscule qui va être le décor de cette naissance.
On aura juste la place d'y circuler à trois, Fafoune, Pépito et moi.
Puis, c'est les formalités d'usage : pesée, mensuration du ventre, prise de température.
Mon nombril se dresse fièrement au milieu de mon ventre
Comme un brin de muguet sur du macadam.
On me rase le sexe, Vive les lames Gillette ! Je tremble pour mon clitoris, mais après tout
Elles ont l'habitude, et on nous le laisse, ce petit bout, dans notre continent...
Juste un peu de sang sur la vulve...
C'est rigolo, c'est comme les papas qui se coupent un peu le matin en se rasant
Parce que de l'autre main, ils s'engueulent avec les mamans.
Voilà : nette comme un sou neuf !
Ma copine Fafounette arrive essoufflée.
J'ai juste eu le temps de la prévenir par téléphone et elle fonce nous rejoindre à la clinique
Au sortir d'une réunion de je ne sais plus quoi !
Voilà, en piste, on a tout ce qu'il faut :
Le brumisateur d'eau pour moi, pour me rafraîchir,
Mon thermomètre,
Et les affaires pour l'enfant à naître, Surprise, je ne vous dis toujours pas son sexe !
On sort le jeu de cartes et on attaque tous les trois une partie de rami sec.
Je me défends pas mal aux cartes.
Pendant les contractions, « j'indolorise ». Je fais : ha ha ha ha ha ha, wouaaaaa......
Et on continue avec les cartes, moi assise en tailleur sur mon lit de travail.
Et on se tape le rami, le rami sec, avec de temps en temps un arrêt pour souffler :
« ha, ha, ha, ha, ha, ha, wouaaaaa »,
Qu'ils n'en profitent pas pour tricher, Pépite et Fafoune, les salauds !
Il ne manque que la bouteille et les gâteaux et on se croirait dans un tripot.
Et puis on a apporté l'appareil photo aussi.
Je les photographie tous les deux
Quand ils s'amusent avec l'appareil qui sert à sentir battre le c½ur du bébé.
Je suis comme un gros Bouddha dans un temple oriental.
Sérénité de l'accouchement qui commence.
Complicité enfantine de Fafoune, Pépito et moi devant le mystère de la naissance.
Surexcitation devant le miracle auquel nous allons assister et dont nous allons être les auteurs.
Que l'hôpital est blanc.
Que le métal est froid.
Que la médecine est cruelle.
C'est fou ce qu'ils ont l'art de ne pas faire la fête, ces toubibs, l'aptitude à ne pas s'amuser.
Ils se cachent derrière leur sérieux.
Ils théorisent un arc-en-ciel.
Ils tracent des lignes droites là où tout est courbe et sinuosité, ample et délié,
Fièvre et sérénité.
Et si je vous racontais la séance d'acupuncture. Oh ! Ce serait trop long,
Et vous auriez des crampes de rire au bide.
Pépito et Fafoune faisant passer des ondes relaxantes
De leurs doigts de mains à mes doigts de pieds, en les pressant, mes orteils, un par un,
Pendant une demi-heure, séance qui nous a plus divertis que décontractés.
Comme il fallait presser chaque orteil cinq minutes, c'était pratique
A chaque contraction, top, on changeait d'orteil,
Fafoune s'occupant du pied gauche, et Pépito du droit.
Mon corps, pendant ce temps continue à danser sa lune,
Voluptueusement,
Respiration ardente.
Mais voilà l'interne qui s'amène comme une fleur, avec une espèce de tuyau métallique
Pour me faire, Madame, une amnioscopie
Pour voir si mon bébé ne souffre pas dans le doux de mon ventre ;
Aïe, Aïe, Aïe,
Elle enfonce sa canule froide dans la chaleur de mon vagin, sans autre forme de procès
Et ajuste son ½il au bout comme si elle regardait la lune avec une longue vue.
Mais la chienne a percé ma poche des eaux avec son engin du diable
Et, tiède et intime douche, les dites eaux, elle les a reçues dans l'½il !
Kleenex, merci, non le bébé ne souffre pas...
Mais pour moi, c'est le paradis perdu après cette rupture de notre univers aquatique,
Il va falloir que j'embarque sur l'arche de Noé-Nic pour voguer sur le torrent de la douleur
Qui m'emporte, courant violent des eaux qui coulent, qui s'écoulent hors de moi.
Et mon ventre s'est mis à jouer du tambour.
Et mon ventre s'est mis à danser le tango.
Et mon ventre s'est mis à marcher sur la lune.
Et mon ventre s'est mis à rouler du tambour.
Et mon ventre s'est mis à bouffer des baleines.
Et mon ventre s'est mis à égorger des veaux.
Et mon ventre s'est mis à cracher de l'écume.
Et mon ventre s'est mis à cracher des volcans.
Et mon ventre s'est mis à tempêter de mal.
Et mon ventre s'est mis à trembler force 10.
Et mon ventre s'est mis à déchirer sa peine.
Et mon ventre s'est mis à cogner comme un sourd.
Et mon ventre s'est mis à souffler des tornades.
Et mon ventre s'est mis à taper sur sa forge.
Et mon ventre fut alors un boxeur fou de mal.
Et toi, l'enfant, tu descendais, chenille rampante du fond de mon tunnel,
Chenille rampante, chenille grosse, chenille longue.
Chenille qui va s'envoler papillon loin de mon cocon de vagin.
Hululement ma chenille
Hululement plainte
Mon papillon tu me fais mal
Envole-toi
Envole-toi
Envole-toi
Envole-toi
Rampe Rampe Rampe ma chenille
Convulsion de la terre qui tremble
De la terre qui craquelle
De la terre qui va craquer
Qui va se fendre
Oh ! Mon ventre citrouille
Mon hippopotame
Ma verve
Ma ferveur
Mon dinosaure
Mon ventre poussée
Mon ventre tonnerre
Mon ventre furie
Chenille, sors de là
Hisse toi à la surface
Douleur immense
Brûlure féroce qui me tort les boyaux dans une immense pince de chair
Supplice chinois
Torture fantasmatique
Horreur noire
Bleu
Violet
Rouge éclaté
Crampe ventrale
Haine du mal
Douleur Douleur Douleur
Les contractions se bousculent
Elles sont toniques,
Si toniques, dit la sage-femme, tellement toniques
Que je vais me dilater de 8 centimètres en 2 heures.
Deux heures d'angoisse, de lutte, de tripes qui s'entrechoquent.
Amour, Amitié, Tendresse, Chaleur de Pépito et Fafoune qui me caressent, me consolent,
Me réchauffent de leur regard, m'aiment.
Froideur, laideur, distance des sages-femmes.
Malheureusement, l'adorable infirmière surnommée « le soleil des Antilles », et l'autre brune,
Sont parties à dix heures du soir, changement d'équipe et tant pis pour moi.
Il faut qu'entre deux contractions si pénibles je décline mon curriculum vitae
Aux deux femmes si peu encourageantes qui viennent prendre la relève,
Relever la garde de mon ventre et de celui de la femme tunisienne qui accouche à grands cris
Dans la pièce à côté au rythme endiablé de
Nadin Bouk,
Nadin Bebek,
Nadin Bouk,
Nadin Bebek.
Regard brun de Pépito
Regard mouillé de Fafounette
Regard de tous les deux qui voudraient comprendre ma douleur
Soulager ma peine
Reposer mon ventre
Mais le mal ne se partage pas
Il se comprend seulement
Mon ventre est un bloc, un tout indivisible,
Regards impuissants,
Impuissants mais présents,
Impuissants mais conscients,
Impuissants mais importants,
Regards portants
Regards puisants
Epuisante douleur
Qu'ils sont beaux
Qu'ils sont doux vos visages mes amis
Je m'y accroche comme à une bouée
J'ai confiance à vous dans mon déluge.
Et les sages-femmes
Et la règle du jeu de la clinique
Et la bonne blague de l'accouchement sans douleur
Et la rigolade de la décontraction quand votre ventre se noue
En des millions de n½uds coulants qui serrent, serrent, étouffent
Et la loi impitoyable de ne pas vous soulager.
On ne pratique pas l'anesthésie péridurale dans cette clinique
(Que pour les césariennes)
Bien sûr, ce n'est pas au nom du précepte biblique :
« Tu enfanteras dans la douleur », cela est bien dépassé !
...Mais au nom de l'idéologie marxiste prêchée dans cette clinique :
« Un peu de dignité, Madame, vous êtes une femme libérée,
Vous ne seriez plus maîtresse de votre corps si l'anesthésie l'assoupissait un peu ».
Et tous ces médecins qui se font anesthésier pour la moindre dent arrachée,
De te répéter qu'il faut souffrir,
Se taire,
Se décontracter.
Et moi, Aïe, entre chaque contraction,
Quand j'arrive à choper quelqu'un qui passe dans le couloir
Je plaide la cause de mon ventre tordu, meurtri,
Détrempé,
Lapidé,
Mon ventre qui chie, pisse, saigne, pleure, et geint comme un arbre coupé.
J'injurie toute la clique des médecins.
Je saccage la psychoprophylactie.
J'envoie en l'air tous les anesthésistes de la création
Qui dorment peinards sur leurs deux oreilles, chez eux,
Alors que j'ai tellement besoin d'eux, ici, sur cet horrible lit métallique,
Dans cette salle de travail,
Cette chambre de torture, oui,
Ecrasée à plat sur le dos
Alors que le dossier de mon lit se relève, je le sais bien, bien qu'elles prétendent le contraire
Les sages-femmes qui sont bien trop occupées ailleurs pour le relever.
Je crache ma douleur et ma révolte devant ce désintérêt de l'équipe non-soulageante.
L'interne de passage m'avoue qu'elle a eu une petite fille, oui, oui,
Il y a huit mois ici...et que ce n'était pas évident du tout...non, non,
Quand elle était là, elle aussi, à ma place...
Un germe de solidarité vite emporté par la prochaine contraction qui s'abat sur moi
Comme une immense vague, une lame de fond dévastatrice,
Un raz de marée sur lequel je surnage miraculeusement.
Enfin, après tout ce remue ménage que j'ai fait pour l'avoir, ma péridurale,
Je leur ai fait baisser le bouclier, ils vont quand même me la faire,
Ils ont cédé : je l'aurai ma piquoûse !
Je suis un méchant trouble fête.
Je romps l'unité de leurs habitudes
De leurs accouchements intravertis
Intravertis pour n'être pas culpabilisés.
On mesure la dilatation de mon col : ce n'est pas le peine de la péridurale !
Je suis à 10 cm de dilatation. Je ne veux plus de la piquoûse. Il est trop tard maintenant.
Je n'en ai plus besoin.
Pauvre toubib, avec ta p'tite piquoûse t'avais l'air d'un con, mon vieux,
Avec ta p'tite piquoûse t'avais l'air d'un con !
Je ne veux plus qu'on m'aide.
Mon col est béant. Il s'est ouvert doucement comme une anémone de mer à marée basse.
La tête de l'enfant repose sur lui.
C'est maintenant à moi d'agir, de retrousser mes manches pour le gigantesque rendez-vous
Avec mon minuscule petit qui pèse si lourd entre mes cuisses !
« Retrousser ses manches », façon de parler car je suis complètement à poil depuis le début des man½uvres, malgré les ordres du personnel de la clinique qui voulait que j'enfile une « chemise de travail » (quel vilain mot !). Je les ai envoyés paître avec leur chemise de travail.
C'est le 31 mai, il fait au moins 25°, faut pas déconner, pourquoi pas une petite laine ?!
Mon col est dilaté tout grand.
Le passage à niveau est levé.
J'ai soulevé pendant des heures les énormes moraines qui bloquaient le chemin des montagnes.
Je vais franchir la crête des neiges.
Je suis prête à m'envoler. Le bébé arrive.
Nous allons nous rencontrer hors de moi, nous serrer enfin la paluche !
Une sage-femme enfonce jusqu'à la garde son bras dans mon ventre pour tâter le terrain
Et donner le coup d'envoi ;
Aïe, Non, Non, Non, Madame, il ne faut pas encore pousser,
L'enfant a la tête à l'envers,
Il faut la tourner dans l'autre sens,
Ne poussez pas, ne poussez pas,
Ca écraserait la tête de votre enfant,
Ca vous déchirerait
Ne pas pousser ne pas pousser ne pas pousser
Quand l'enfant cogne à la porte
Quand un boutoir enfonce mes entrailles comme un furibond
Ne pas pousser, ne pas pousser
Ne pas pousser mon petit enfant
Je te sens qui m'attends
Je te sens qui veux sortir
Mais il ne faut pas pousser
Je ne veux pas te faire de mal
Mon bébé, je te veux tellement de bonheur
Ne pas pousser, ne pas pousser
Pourtant je veux tellement te faire sortir
Te serrer dans mes bras
Te pétrir dans ma chair
Te faire boire mon sein
Te baigner tendrement dans l'eau chaude
Te regarder vivre et gazouiller
Mais il ne faut pas pousser encore
Attends, petit, attends.
Mon corps se fait immense barrage hydraulique.
Toutes les eaux des neiges fondues y sont accumulées.
Tous les ruisseaux des sommets, toutes les cascades des hautes crêtes sont arrêtées là.
Toutes les gouttes d'eau des montagnes sont arrivées là, derrière le col de mon utérus.
Il y a des litres et des litres de tonnes d'eau, d'eau bleutée,
Cette eau, ces poissons d'argent doivent sortir et s'écouler et on me dit de ne pas pousser,
Et l'on me dit de fermer la barrière,
Et l'on me dit de retenir le flot, le flux insensé qui tourbillonne dans une impatiente étreinte.
Mon utérus est une écluse qui déborde, un bras de mer envahi par la marée qui monte,
Un barrage qui va craquer provoquant une catastrophe inouïe.
Mais je visse les vannes et les serrures au dernier cran.
Je coince, je tire, je garde, j'accumule, je recule l'échéance.
On me dit toujours de ne pas pousser.
Le barrage résiste, l'écluse est solide, les vannes sont costaudes,
Tous les muscles de mon corps sont bandés,
Je tire des bords, je tiens bon, et pourtant, je sais que si j'ouvrais les vannes,
Si je desserrais mon emprise d'un millimètre, toute l'eau qu'elles contiennent,
Cette eau si riche, si féconde, ensemencerait la terre entière,
Toute l'eau de mon ventre s'écoulerait en source joyeuse, en cascade d'été,
La vallée se ferait chantante,
Toutes les sécheresses du monde seraient apaisées ;
Oh ! Mon barrage de ventre, si tu lâchais tes amarres, ton flux inonderait le monde,
Les fleuves déborderaient de leur lit,
Les portes sortiraient de leurs gonds,
Les océans gonfleraient d'amour,
La rosée s'épanouirait en jet d'eau si tu levais l'ancre.
Mais tu coinces, ma cascade
Il ne faut pas pousser, il faut attendre
La tête se tourne un peu à chaque contraction vers le sens attendu,
Il ne faut pas encore pousser.
Des lames de fond furibondes labourent mon ventre.
Des siphons ravagent et sillonnent mon antre saccagé,
Mais le cadenas de ma volonté terrible résiste ;
Je ne pousse pas. Je coince. Je garde. Je garde. Je ne m'ouvre pas.
Je garde ma source mirifique.
Je garde ma pulpe.
Oh ! Ma belle écluse de pierre, soit forte, s'il te plait.
Garde encore ton précieux trésor.
Tant de jolis navires pourraient franchir ton cap.
Ecluse, petite écluse, coince, ma vieille, coince,
Tout à l'heure tu vas décharger
Tout à l'heure, tu vas lâcher ton lest,
Ô mon écluse, c'est ta plus longue attente.
C'est une telle foule de violence qu'on te demande de contenir, mon écluse de ventre.
Ne poussez pas, retenez-vous de pousser, Madame !
Le temps n'existe plus.
Les heures sont figées.
Quand roucouleront-elles encore ?
Le temps n'existe plus.
Il y a seulement quelque part en moi une force inouïe qui est, une force inouïe qui vit,
Une force qui se donne à fond pour ne pas se donner.
Il y a une lutte incommensurable entre ce qui veut jaillir pour la vie
Et ce qui veut retenir pour la vie
Entre celui qui sent et celui qui sait.
Le torrent veut jaillir mais mon écluse est belle, alors, ai-je bien entendu ?
Non ! Ce n'est pas possible !
Non ! Ce serait trop beau !
Un nuage de joie insensée me pénètre
Non, j'ai du me tromper...
Petite lumière qui me sauve, qui m'envoie de l'air :
Elle répète la sage-femme (Que la vie est belle !) : « Madame, maintenant, vous pouvez pousser ».
Oh Nic !
Oh ma fille !
Oh, c'est pas possible !
Oh que je suis forte !
Oh comme c'est vrai !
Oh comme c'est beau !
Moi
Toi l'enfant
Nous naissons
Nous venons
Nous arrivons
Et tout mon corps s'y met
Et tous mes sens s'emmêlent
Harmonieuse violence, je suis une vraie lionne, je rugis, je gémis,
Je pousse des cris de force inconnus de ma gorge
Fafoune et Pépito sont là, ébahis dans une émotion impuissante, stupéfaits du miracle,
Puissamment,
Je bascule mon ventre vers l'extérieur
Je sens toutes les fibres de mon corps qui sont décidées et qui m'aident.
Tu vas sortir, mon petit, te voilà.
Je m'arqueboute aux étriers. Je gonfle mes joues, mon cou.
Je suis écarlate, coquelicot, violette, pervenche,
Je cueille toutes les fleurs des champs.
Je tire ma brouette.
Je pousse de toutes mes forces la charrue
Oh NIC NIC NIC vas-y toute entière
Tu peux faire tout ce que tu veux, tu es libre
Vas comme tu le sens, dans l'harmonie sans retenue
Nous deux dans l'effort, mon petit et moi
Puissance, quelle puissance,
Cuissance , oh mes cuisses, cuissance,
Cuisante force
Vagissante,
Vaginante,
Expulsante,
Herculante,
Je suis un reptile qui pond son ½uf,
Je suis une vache qui pond son veau,
Je suis une girafe qui pond son girafon,
Une éléphante qui vagit
La voix de la sage-femme dit : « Je vois venir une petite tête brune »
Tu vas être brun, mon petit girafon,
Comme Pépito,
Et je te pousse,
Et on pousse,
Et je te hurle,
Et je te hennis,
Et je te brame,
Je te hisse péniblement avec l'ascenseur douloureux qui remonte des ténèbres
Et je vais chercher des tonnes d'épinards dans le potager secret de mes hanches
Et je brûle mes dernières calories.
Je sors mes provisions de l'ultime hiver, mes dernières réserves de force
Et elle dit, et j'entends : « SAISISSEZ VOTRE ENFANT »
Qui qui cause ? De quoi elle parle ?
Elle est cinglée, ça va pas la tête ?
Elle débloque, elle délire !
A qui on parle ?
De quoi elle parle la dame ?
Elle déconne la sage-femme ?
Alors,
Avec une stupéfaction tranquille et sûre, je dirige mes mains vers mon immense ouverture
Et je te prends ma glissante,
Je te saisis sous les aisselles, ma brillante de salive vaginale,
Je cueille ta vie à la fleur de mon vagin épanoui
Et je te dresse à bout de bras au-dessus de moi pour te voir,
Pour te regarder en paix
Et, farce de la vie,
J'aperçois en premier les lèvres de ton sexe gonflées de force et de vie, entre tes cuissettes,
Et je les prends pour de garçonnes testicules, ce qui me fait dire d'une voix déçue
–Fafoune et Pépito peuvent en témoigner- : " C'est un garçon ".
Mais la sage-femme qui est à mes côtés,
Et qui voit l'enfant de toute sa hauteur dément ce jugement : « C'est une petite fille » dit-elle.
Et moi qui n'en suis pas sûre et ne veux pas avoir la suprême fausse joie de ma vie, je dis :
« Non, j'ai vu ses couilles : c'est un garçon ».
Alors, j'incline ton corps, petite,
Et je vois que ce sexe gonflé, ces chaudes lèvres charnues sont celles d'une fille :
Il n'y a pas de bite au-dessus.
C'EST PRUNE.
Je t'écrase de bonheur dans mes bras.
Je piétine de soulagement.
Je hurle ma joie doucement.
Je pétris notre unité.
Je te baise.
C'est Prune.
Ma plénitude est totale.
Paris, rue Charlot, récit écrit en 2 jours (un après-midi d'automne 1979, et une nuit d'automne 1980). Nic Sirkis.